~ ~ ~ Yaka, faucon ~ ~ ~
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L'homme, engoncé dans une vareuse, regarda sa montre brisée. La tocante avait figé la nuit. Tellement fatigué, abasourdi par les cendres et le désarroi, il trouva ce geste vain. C'était la première fois, depuis le commencement de sa carrière, qu'une telle misère l'envahissait. Il pressentait avec effroi que sa mémoire ne serait jamais aussi trouble que sa vue ne l'était à cet instant. Il pressentait avec effroi que jamais il n'oublierait ces ténèbres.
Le pompier éleva sa tête et son masque bien au-delà de toutes les nuances de gris. Un des rejetons de Pale Male tournoyait. Celui qu'il nomma Yaka venait de le décorer avec une fiente. Et ce n'était pas une hallucination.
Comme quasiment toutes les journées, un jeune faucon crécerelle assistait au cours de madame Carnet. Cette professeure était venue s'installer dans la grande pomme pour mûrir dans un lycée international. Il aimait les vers de sa voix suave, la tranquillité qu'elle dégageait. Aujourd'hui, à gauche du tableau noir, la femme de lettre faisait crisser la conjugaison du verbe "optimismer" au présent de l'indicatif. Sur le défilé de mots, se succédaient deux uns, un zéro, un neuf, un deux, deux zéros et enfin un dernier un.
Sa soif d'érudition était sans limites. Il rêvait d'être un soldat du feu. Mais qui donc, dites-moi, a rencontré, ne serait-ce qu'une fois dans sa vie, un rapace avec un casque ? Certains portaient pourtant des masques et le destin des pigeons voyageurs lui donnait confiance en son futur.
Une déflagration déconcentra le fauconneau. Celui-ci prit de la hauteur pour se rendre vers le lieu où le porta son ouïe… et il déféqua… sur l'objet de ses convoitises…
L'humain somma la bête de partir. ~~~
~~~ Rempli de vide, l'animal déserta la place, conscient de l'utilité de son absence.
Yaka grandit. Il aimait ses proches. Aucune femelle ne portait attention à ce beau plumage. Un concentré de connaissances en ébullition embrouillait son ramage. Sa vocation ne l'avait pas abandonné.
Il appréciait, plus que tout, ses balades sur le port, les ailes ballantes. Le soir, son allure clownesque faisait sourire les enfants. C'était déjà ça.
Décidé, plus que jamais, à tenter sa chance dans un autre pays, il choisit la France, patrie des droits de l'homme ("d'avantage à les proclamer qu'à les faire vivre"). Une reconstitution du Mayflower attendait des passagers. Il prit la place de deux perruches dans la soute. Cette brève captivité présagea la douceur de sa liberté.
Enfin les côtes… Malin, il sortit de sa prison. ~ Notons que les propriétaires des inséparables n'ont, à ce jour, ni retrouvé les volatiles, ni élucidé le mystère de leur disparition. ~ Il devait être environ minuit douze. Des gargouillis jaillissaient de son estomac et la lune miroitait la rondeur d'un profil nacré à son aplomb.
Yaka voulait voir les montagnes, les glaciers, les lacs alpins. Il poursuivit vers son but. Sa route fut semée de pelotes de réjection qu'il offrit comme autant de présents.
Un noyer accueillant. Un écureuil gris pour ami. Yaka avait trouvé sa voie. Il resterait en Savoie. Si quelques corneilles, une buse et des tourterelles turques lui disputaient son territoire, ceci restait bon enfant. À l'heure de l'apéro, tout était oublié devant un dernier ver pour la route.
L'animal savourait toujours les abords aquatiques et il se rendait fréquemment, dans ses longues promenades en solitaire, au lieu-dit : le bout du monde.
Alors qu'il planait au dessus du sentier constitué d'une mosaïque de galets, il découvrit un éboulis récent. À pas de faucon, il s'approcha. La poussière soulevée donnait la même sensation de brouillard que ce 11 septembre historique. Des appels retentissaient des rocs. Le petit peuple avait besoin de lui. Il déploya son énergie pour porter secours aux lutins, aux elfes, aux fées, aux trolls et aux gnomes. Il devait se hâter ; n'oublier personne. La bonne humeur de rigueur fut largement devancée par ses capacités à déléguer qui l'imposèrent en tant que guide incontesté. Un nain le recouvrit d'un couvre-chef doré. Celui-ci refléta, durant cette belle journée, tous les sourires qu'on lui tendait.
Quel honneur…
Poucette avait fini de grandir pour conserver une taille de 23 cm. La jouvencelle sans âge ne rentrait plus dans aucune coquille de noix. Elle se laissa volontiers transporter sur le dos du chevalier servant qui avait sauvé tous ses amis ; sur l'aileron aquilin de l'âme sœur qu'elle avait espérée, en compagnie des planeurs.
À présent, ils vivent heureux dans cet arbre de la famille des juglandacées qui sut redonner confiance à l'oiseau migrant en l'enlaçant dès son arrivée.
~ ~ Isla
Photo couverture Viens Poupoule Viens
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